Les quelques personnes qui suivent la compagnie Le Sablier depuis son arrivée au monde du Sillon se sont associées aux spectateurs-acteurs de l’entrée 15 pour regarder ce qu’il se passait là. Tandis que les yeux se dirigent vers ceux qui font beaucoup de bruit, de cris et de doigts d’honneur à qui mieux mieux, un grand garçon a pris la casquette de mon Gaspard pour éprouver les possibles avec lui. Il réinvente le jeu du miroir en franchissant la frontière matérialisée par les vitres de l’entrée. Le Garçon à l’intérieur, le Gaspard à l’extérieur, le jeu calme devient de plus en plus minimaliste. Les yeux se plongent dans les yeux de l’autre. Petit mouvements de rotation, doigts sur la vitre, dos tourné au monde bruyant du « balcon ». Beaucoup plus tard, on est dans l’appartement, réunis autour d’un thé qui réchauffe, les comédiens sont presque tous dans le canapé, serrés, cote à cote. Ils ne disent mots. Autour de la table, trop grande pour les personnes assises là, on parle un peu de la « Danse de la nuit » qui vient d’avoir lieu. Peu de temps auparavant il y avait un Gaspard, un lampadaire, un carré de pelouse, des spectateurs et la musique. Le décor, Dmitri, le costume, la pluie fine, le jour qui tombe, les mouvements, le lyrisme de la musique, on ne pouvait rêver mieux pour la première des trois « danses de la nuit ». Le Gaspard, enfin seul, libère les mouvements appris ces derniers jours. Des gestes connus aux maigres paroles enseignées, le tout se construit en des phrases chorégraphiques d’une grande délicatesse. Fragile, le moment de représentation n’en est pas moins poétique. La musique fait comme des vagues d’océan qui tantôt porte le personnage vers des sommets d’émotion, tantôt engloutissent les fragments gestuels dans le très éphémère et très sensible. Au bout de 12 minutes, le Gaspard s’immobilise quelques secondes puis disparaît entre les voitures du parking. Il m’est impossible d’en dire plus. Ces moments là je les vis à plein. Je ne peux me détacher de l’émotion qu’ils me procurent. C’est comme si je n’avais vécu jusqu’à ce soir que pour ce moment là. Et bien que cela puisse paraître idiot, de par le minimalisme qui se dégage de l’esthétique de la représentation, toute l’histoire des Gaspard me semble s’y trouver. Il nous faut maintenant attendre vendredi pour la deuxième « Danse ». D’ici là nous jouerons encore et encore au Sillon, avec joie, plaisir, peur aussi, mais surtout avec l’impatience de se retrouver dans l’atmosphère de la nuit pour donner ces morceaux de poésie et une raison de faire tout ce qu’on fait ici, à Saint-Herblain.