Il a une trace de peinture couleur saumon sur le bout du nez. Le Gaspard ne bouge pas.
Son vis-à-vis a retenu son geste et demeure immobile à son tour.
Dans son regard je devine un grand mépris.
Le moment s’éternise. Puis il reprend son travail d’un hochement de tête qui semble dire :
« bientôt ils nous feront marcher sur la tête ! »
Une jeune spectatrice déboule une casquette à la main. « Son Gaspard » ne l’a pas suivi.
Elle repart vivement pour revenir vers moi moins d’une minute plus tard avec le Gaspard.
Le peintre en bâtiment suspend à nouveau son geste et moi je n’ai toujours pas bougé.
La jeune ado prend ma casquette et nous voilà deux à déambuler d’un même mouvement.
Sa bouche est animée de tics dessinant une chique au coin des lèvres du côté droit. Les deux Gaspard reproduisent ce mouvement pourtant involontaire. Nous sommes passés à la phase de la reproduction sans que le spectateur n’enseigne vraiment. Le Gaspard veut devenir quelqu’un d’ici. Il déploie ses efforts pour ressembler à…
Nous continuons notre évolution et la jeune ado entame des mouvements de plus en plus gracieux.
Légère et vive, ses gestes sont alors très agréables à répéter.
L’autre Gaspard s’est fait récupérer. Je reste l’unique Gaspard de la spectatrice-actrice.
J’ai l’impression de plonger dans « Propriété Condamnée » de Tennessee Williams. La jeune me parle et, par moments, s’enfuit dans son monde, en écartant un peu les bras. Je ne peux que la suivre. Tout en reproduisant ce qu’il est de mon rôle de faire. Je me dis que ce monde dans lequel nous vivons est, aujourd’hui, le monde décrit dans l’œuvre de l’auteur américain.
Nous évoluons comme dans une danse permanente. On tourne, on saute un peu, on court pour échapper aux autres, on stoppe, on marche courbés pour se cacher, elle crie à d’autres jeunes filles : « de toute façon vous ne l’aurez pas ! »
Elle continue : « de toute façon elles ne t’auront pas ! »
« On va marcher tous les deux »
« Tu as déjà connu ça ? La cave ? »
« Nous allons les visiter »
« Tu ne veux pas ? » « Tu ne risque rien avec moi, tu sais ! »
Puis, je ne perçois pas ce qu’elle marmonne.
« T’as vu ? Mon appareil dentaire est cassé ! »
Elle tire sur le fil métallique, elle continue ses mimiques avec sa bouche.
On repart dans deux pas de danse.
Un môme s’avance vers nous en brandissant le piqué de anti-stationnement et en criant : « laisse le moi ! »
Il a du mal à porter son arme de menace.
Elle : « Tu ne le feras pas ! »
Lui : « donne le moi ! »
Elle : « Arrête ! »
Il menace une dernière fois sans convaincre tant il rit déjà.
Quelques minutes plus tard, je traîne avec lui dans le bac à sable, ou plus exactement le bac à graviers.
Un autre enfant ne tarde pas à rappliquer.
« Passe le moi ! … de ta race ! »
« Je suis de la même.. » il s’interrompt. Il réfléchit. Il ne dit pas « race ». Il finit par dire : « je suis portugais comme toi ! »
L’autre : « Non, je voulais dire : « de ta race de PD !»
Mon spectateur-acteur ramasse une poignée de graviers et lance : « C’est la guerre ! »
Le combat cesse rapidement. Notre ennemi a fui plus vite que ses paroles.
On court, on tape du pied dans des cailloux, on donne des coups de karaté dans l’air, on est comme des fous, on a dix ans.