ANGOULEME - Vendredi 2 mars 2007
Par Cie Le Sablier, vendredi 2 mars 2007 à 20:43 :: L'edito de la résidence :: #282 :: rss
Nous avons joué ! « Gaspard ou les Enfants Sauvages de l’Europe », les 15 et 16 février au théâtre Masca – Militari, à Bucarest.
Première partie (40 minutes) Ca commence comme un spectacle de cirque. Monsieur Loyal, Doru Catanescu, entre en scène par le côté Jardin, comme on entre en piste. Du reste, le décor donne à voir les fragments d’une piste – est-elle en cours de construction ou en cours de démolition ? – dont chacun des morceaux est surmonté de grilles comme s’il s’agissait des parties de la cage du numéro de fauve. En fond de scène un écran donne à voir des images noir et blanc d’enfants qui assistent à une représentation (de cirque ou de marionnettes).
Micro en main, Monsieur Loyal, annonce que le « Gaspard Circus » va présenter les Enfants Sauvages de l’Europe ! Roulement de tambours et musique de cirque ! A leur tour, six spécimens entrent en piste dans un désordre parfait. Habillés de ce même costume que les habitants des quartiers visités par les Gaspard ont coutume de voir, les personnages s’affairent autour de la construction de la structure qui va soutenir le rideau de scène.
Alors que Monsieur Loyal présente en trois langues (Anglais, Français, Roumain) les origines du Mythe de l’Enfant Sauvage dans notre très chère Europe, Alors qu’il en vient à nous parler - comme on présente un numéro de magie - des philosophes (Aristote, Pascal, Montaigne) qui ont tenté d’organiser une pensée autour d’un questionnement sur « la nature de l’homme », Son discours dessine progressivement le thème majeur du spectacle sur l’idée que l’Enfant constitue un danger social. Seule l’éducation emprunte d’une discipline intransigeante, pourra sauver l’Enfant du monde animal. En cela, Loyal ne fait rien d’autre que de porter la parole ancienne mais non moins courante, de ceux qui ont « dressé » le peuple dans la bonne pensée chrétienne de notre civilisation.
Soudainement il tient à présenter un exemple : Kamala ! Les Gaspard se jettent sur le seul Gaspard féminin, …, l’immobilise pour entraver ses membres de planches de bois, fixées par du scotch d’emballage. Outre les ordres lancés et les coups assénés, dans le même désordre que l’entrée en scène des « spécimens », le bruit déchirant du scotch présente une scène terriblement violente. Enfin prête, Monsieur loyal présente les spécificités de la Kamala décrite dans le journal de 1930 du Pasteur anglais qui l’avait recueillie.
L’image vidéo semble illustrer la scène en une iconographie anatomique de l’être humain. Par l’effet du zoom sur image, on pénètre dans les entrailles carminées du corps humain, comme s’il s’agissait de l’autopsie d’une grenouille.
Sur scène le ton monte et la présentation du Loyal perd de son accessibilité. Il parle de plus en plus Roumain, tente d’établir une relation complice avec le public qui, s’il l’avait suivi avec applaudissements appropriés dans la plus pure tradition du cirque, commence à prendre ses distances avec ce drôle de Loyal, de plus en plus pervers, de moins en moins humain, de plus en plus animal. On en vient à la scène d’éducation qui commence par l’apprentissage du signe de croix de la pauvre Kamala toujours entravée. Puis Loyal prend en main le groupe qui reproduit par mimétisme les mouvements et quelquefois les mots, qu’il tient à enseigner. La scène va voir d’autres Gaspard prendre la parole pour reproduire ce qu’ils ont appris au cours de leur propre éducation. Chacun intervient dans sa langue maternelle, Monsieur loyal se fait le traducteur du Français, Russe, Polonais.
Pendant ce temps la vidéo a retranscrit les évolutions des Gaspard dans la rue lors des rencontres avec le public des quartiers.
Les dialogues tournent au procès de l’Enfant, autour de l’idée qu’il faut une grande discipline pour accéder à l’humanisation de l’Enfant ! La scène se trouve face à un mur infranchissable quand, de pensées logiques en réflexions logiques, un personnage (Orlando Petriceanu) annonce : « L’homme n’a pas besoin de l’enfance ! Il lui faut être « homme » toute sa vie sans être enfant au début. » Le trouble est total.
Loyal, en vrai patron de ce drôle de cirque, annonce le grand numéro tant attendu, celui de Gaspard (Szymon Pietrasiewicz) : Ouverture du rideau rouge de fond de scène (que les Gaspard ont monté à l’envers), Gaspard entre sur cette même musique de début, tout à fait approprié à l’entrée en piste du numéro des clowns selon Fellini mais qui déraille de plus en plus. Gaspard fait le pitre, amuse la galerie, formule quelques paroles incompréhensibles qui rend les autres Gaspard hilares. Loyal tente d’apaiser son petit monde, en vain. C’est alors qu’on décide d’entraver à son tour ce spécimen, par des planches de bois, comme on le ferait pour la pose d’une camisole. Le résultat donne l’image d’un christ, tant on impose à Gaspard de rester les bras en croix tout au long des deux scènes qui suivent, à grands coups de pied dans son sarcophage.
Puis, quand le calme est revenu, Gaspard nous donne sa parole passée par le filtre éducatif. Elle se veut présenter le résultat positif de sa formation pour devenir un véritable être social. Sa langue maternelle étant le Polonais, un autre Gaspard traduit ses dires à travers un autre langage, celui du mime. Victor (Dmitri Rekatchevski), puisque c’est lui qui traduit, quitte les rails de sa tâche pour partir dans une espèce de solo spectaculaire, auquel Monsieur Loyal donne fin de façon très autoritaire. Nous assistons alors à ce qui semble être une sorte de revue, tous autour de Gaspard, les bras en croix, tous marchant en cercle, au pas cadencé, tandis de Loyal scande les grands préceptes sociaux, repris en Latin par le Gaspard philosophe de la bande. L’image du défilé militaire sur une litanie latine alors que Loyal crie les lois inscrites sur le papier toilette qu’il déroule traduit le chaos à venir. Tout s’arrête quand le Loyal en donne l’ordre. La bande se réorganise sous les directives du patron. Dos public, face au rideau de fond de scène, la troupe se fait immobile et attend. Loyal se dirige alors au lointain cour, se saisis du micro qui pend à cet endroit et recommence son entrée en piste, cette fois, sur l’arrière scène. A l’annonce de « Gaspard Circus » tous les comédiens sortent de scène pour investir l’autre scène, celle interdite au public. Bascule d’éclairage. On comprend alors que le spectacle va avoir lieu de l’autre coté du rideau. Seul reste en scène un Gaspard qui ne bouge pas.
Deuxième partie (40 minutes) : L’être seul (Olivier Papot) parle à mots comptés. Dans une grande fragilité, il tente de définir l’indéfinissable, son devenir ou son passé, dans un paysage de fin de la terre, un lointain sans fin, dans un temps qui s’étire pour devenir immobile, presque palpable. Le personnage évolue peu, sans toutefois rester immobile. A chaque phrase correspond un micromouvement qui va, par la suite prendre plus d’ampleur.
L’image nous raconte l’avant spectacle, de la répétition à la séance de maquillage ou plus exactement, la séance d’écriture sur le corps de l’acteur.
Le personnage donne une nette évolution à la scène quand il se met à lire les mots tatoués sur ses membres, ses mains ses avant-bras puis ses jambes et ses cuisses. Dans un roulé-boulé il se débarrasse de sa veste et de sa chemise pour terminer son évolution torse nu et jambes de pantalon retroussées (on croit voir un môme en short sur une plage) Dans la lumière grise, un Gaspard puis un deuxième, sont entrés en scène en reculant, par le rideau de fond. L’un (Adam Marczuk) s’est posté au lointain centre jardin devant le rideau, l’autre (Dmitri Rekatchevski) a reculé jusqu’au proche cour. La musique annonce un changement de par sa couleur plus lyrique. Enfin les trois Gaspard entament ce qui constitue la dernière scène du spectacle, une danse, une Gesticulation, qui laisse le spectateur libre de toute interprétation. Les personnages délivrent leur poétique pensée dans un langage corporel emprunt d’un mélange de mouvements personnels et culturels. Tous sont issus des différentes expériences d’apprentissage que la rue et les gens leur ont prodigué.
L’image vidéo se fait témoin de toute l’histoire des Gaspard dans les différents quartiers d’Europe, pour finir sur une vision très plastique de l’évolution d’un Gaspard seul, qui danse et devient dessin, icône d’une histoire passée.
Noir. Dans la pénombre, les Gaspard envahissent la scène. Lumière. Les Gaspard saluent le public dans des poses de saluts de cirque. Noir. Les Gaspard changent de place. Lumière. Même scène, mêmes saluts figés. Noir. Mouvement sur scène. Lumière. Reproduction de ces saluts figés comme une concession à la conformité, comme une obligation de faire, une obligation de passer par les canons du théâtre pour dire coûte que coûte, une nécessité d’exprimer ce que le public attend de l’acteur quand l’acteur n’a plus que son cœur à exposer.
Voilà ce que je peux en dire. Difficile de parler du travail de Titan de Mathieu Toubart pour que ces représentations aient lieu. Je ne vois pas comment je pourrais traduire la grande émotion ressentie lors de la dernière représentation, quand Bart, l’éclairagiste et le décorateur, donna une lumière si crue et si abrupte, que le Gaspard du fond de scène, marqué par l’éclairage, fit penser à Œdipe avec deux trous noirs en place des yeux. Je ne sais comment traduire en bon français le merveilleux travail de Claire Fristot, la vidéaste, plasticienne, magicienne. Et la composition de Jérôme Patrice qui a su nous tirer les larmes dans sa cette dernière scène. Je ne sais comment dire la beauté de la scène du Gaspard seul, lisant les mots inscrits dans sa chaire. Je ne sais comment faire comprendre au lecteur du blog que plus qu’un spectacle, c’était la signature de la fin des Gaspard. De la fin tragique de tous enfants sauvages, exposés, utilisés, torturés. J’ai peur de la suite comme on a peur du noir.
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