« Mesdames et Messieurs en toutes les langues, sans oublier les enfants, vous allez assister à la grande parade de l’histoire des « Enfants Sauvages » du monde entier!
Tarzan, Kamala et Amala les petites filles loup, l’enfant gazelle, l’enfant ours, Romulus et Remus, Gaspard Hauser, Œdipe, les enfants trouvés, les enfants perdus, les enfants exposés sur la place publique, les enfants abandonnés et nés sous X, les laissés pour compte, les enfants de la mine devenus trompettistes et milliardaires, les enfants sortis vivants des camps de concentration, les mômes pas beaux, les malformés, les déformés, et tous ceux qu’on nomme les « attardés, les handicapés moteurs, les partis de rien et arrivés si haut », en bref tous ceux que la compagnie a pu trouver sur sa route, seront réunis et exposés une dernière fois et en exclusivité pour notre public tant respecté », « Musique ! »
Le début du spectacle « Les enfants sauvages de l’Europe », tout en gouaille et adresses publiques en dit long sur la volonté de la troupe de décliner à l’infini les histoires des enfants exposés.
Chacun des cas connus tentera d’exposer ses « spécialités », leur arrivée au monde ainsi que leur apprentissage à devenir comme les autres.
« Et maintenant Mesdames et Messieurs en toutes les langues, Œdipe va délivrer son message ! Roulement de tambour ! » Malheureusement, aucun de nos personnages mythiques ne pourra délivrer les fameux mots libérateurs. Comme Oedipe sur les marches du palais, alors qu’il y voit plus clair en lui après s’être crevé les yeux – mutique et sur la route du bannissement, les enfants sauvages ont tous été bannis ou tués avant d’avoir pu exprimer ce qu’ils étaient vraiment.
Le drame se noue quand la déclinaison de l’exposition touche les cas plus proches des temps actuels. Les numéros de cirque se succèdent et la cruauté de leur expression se fait miroir de la dangereuse situation de la mise en représentation de l’étrange, de l’étranger, de l’inconnu.
L’esprit de cirque est à son paroxysme quand l’actualité se fait plus prégnante par la présence d’images vidéo des « Gaspard » dans les quartiers visités durant les folles aventures de la compagnie en Europe.
La mise en abîme par les interviews réalisées en répétition auprès des comédiens, emprunts de doutes, fait écho à leur questionnement sur la règle, les règles et le dur apprentissage pour l’appropriation de leur personnage. « Il faudrait admettre que les hommes ne sont pas des hommes hors de l’ambiance sociale » (Lucien Malson) et que nous sommes tous le sauvage de quelqu’un.
La tentative avortée d’expression des personnages n’a de parallèle que la confusion des temps. Œdipe rencontre Gaspard Hauser, Romulus, Remus échangent avec Amala et Kamala dans une langue inconnue pour le public mais expressive pour les protagonistes.
Le corporel exprime le moment présent, « là maintenant et sous vos yeux » tandis que la parole, en toutes les langues, fait part du passé obscur des personnages ou de leur prédiction d’un futur utopique et poétique.
Le spectacle trouvera sa fin quand la déesse Europe, découpée en morceaux dans le numéro de magie du début, sera enfin reconstituée. Ouf ! Tout est bien qui finit bien ! Œdipe recouvre sa vue, Hauser son cheval à bascule, Amala sa Kamala, l’enfant ours sa Maman. Et le monde continuera sa ronde dans son éternel recommencement.