Il faut dire qu’ici la pluie, c’est pas de la goutte de mauviette. Il y a bien ce petit crachin présent toute la journée, mais, de temps en temps, une averse plus dense survient. Et là, ce sont des trombes d’eau et très vite les rues se couvrent d’un ruisseau abondant.
Hier, les Gaspard ne sont pas sortis l’après-midi. Le matin, 5 minutes après leur « placement », une de ces averses est tombée. Pratiquement tous ont été déplacés et mis à l’abri, par les adultes. Qui respectent les règles du jeu maintenant pour faire bouger le Gaspard. Il est admis par la majorité des habitants, qui prennent soin de lui, plus que des ivrognes du coin qu’ils doivent connaître depuis des lustres et qu’ils laissent s’affaler n’importe où dans les allées ou les buissons, passant à côté avec indifférence.

Ce matin, le soleil est revenu. Le jeu, du côté des petits squares est de déplacer les Gaspard, de les réunir tous au même endroit et de les asseoir sur les bancs. Ils sont en compagnie d’enfants que l’on peut qualifier d’assez petits (pas plus de 10 ans) et de leurs mères…, ou tantes…, ou grand-mères. C’est comme si Gaspard était devenu un NAC, un NAC d’extérieur, indépendant et pas pénible du tout pour l’entretien. Mais qu’on est content de revoir plusieurs fois dans la journée.
Toujours dans la série « animal », ce matin, deux papillons batifolaient dans le parc, le plus grand, celui derrière les squares. Ça change des corbeaux ! (énormes, au cou presque argenté). Alors que Gaspard Orlando attendait, assis sur un banc, qu’on lui apprenne deux ou trois petites choses, les deux papillons voletaient et semblaient s’amuser au gré du vent. Ils étaient comme les Gaspard, en jeu de miroir, l’un en face de l’autre, mais je n’ai pas pu déterminer qui était le guide…

En ce moment même, 11h30, je suis assise aux abords du grand terrain, de l’autre côté de la rue, Adam joue enfin. Enfin parce qu’il était entouré de petits enfants depuis un bon moment, qui n’arrivaient à lui prendre sa casquette. Ils s’y sont repris à plusieurs fois, essayant différents « angles d’attaque » pour s’emparer du fameux objet rouge. Et, chose étonnante pour moi dans cette première « expérience » des Gaspard, Szymon, debout juste à côté de lui, reste immobile. Pourquoi ne prennent-ils pas sa casquette à lui aussi ?…
11h40 ; c’est fait ! Szymon joue à son tour. Ils sont tous deux observés par l’homme tenant un petit magasin juste aux abords du grand terrain, qui, aujourd’hui, n’empêche pas les enfants de jouer. Peut-être que la venue et l’interview de la journaliste vendredi après-midi l’a rassuré, d’une certaine manière. C’est de bon augure, les Gaspard sont maintenant acceptés dans cette partie du quartier. Aussi.
Ce sont toujours uniquement des enfants ou de grands ados qui jouent avec Adam et Szymon, pas d’adultes et encore moins d’hommes. Certaines femmes s’arrêtent dans les allées, regardent ce qui se passe, mais de loin, comme si elles n’avaient pas le droit d’approcher.
11h45. Un des alcoolos postés autour du centre commercial vient de réaliser que les enfants jouent avec les Gaspard. Il ordonne aux enfants d’arrêter le jeu. Les enfants résistent chaque jour un peu plus à leurs injonctions ; ils poursuivent le jeu. L’homme, voyant qu’il n’est pas écouté, décide de traverser le terrain de basket pour mettre bon ordre à tout ça. Les enfants posent la casquette sur la tête d’Adam et celle de Szymon par terre, puis s’éloignent, nonchalamment, regardant ce que fait cet homme. L’homme tend la casquette à Szymon, qui, évidemment reproduit le geste et ne la prend pas. Les enfants s’amusent de cette situation et expliquent en riant à l’homme qu’il doit mettre la casquette sur la tête de Szymon pour l’immobiliser.
Il n’est pas question de se moquer de cet homme, qui ne veut pas comprendre les règles du jeu. C’est son droit et sa liberté face à ce qui se passe dans son quartier. En revanche, le fait que ce soit les enfants qui apprennent à l’adulte comment se comporter avec le Gaspard me paraît très intéressant. Les rôles sont inversés juste pour quelques heures. Ce sont les enfants qui ont les clefs de l’échange avec les Gaspard, ce sont eux qui apprennent à tous un langage commun, une unité sociale et ce sont les adultes qui se doivent d’apprendre s’ils veulent entrer dans cette « communauté ».
Bientôt, les hommes feront autre chose que prendre la casquette d’un Gaspard pour juste l’immobiliser ou l’asseoir sur un banc à côté d’eux ; bientôt les femmes ne se contenteront plus de dire aux enfants de faire ci ou ça avec les Gaspard, de loin. Bientôt, les « grands » joueront eux-mêmes et entreront dans cette communauté éphémère. Bientôt, c’est sûr.