Et puis ce truc qui me colle dessus de plus en plus fort, les jours passant.

Une sensation sur laquelle je refuse obstinément de me pencher. Du côté des petits immeubles et des squares. Une impression de déjà vu. De déjà vécu. Similaire à l’endroit où j’ai passé mes dix premières années. Les mêmes mères de familles qui parviennent toujours à trouver des choses à se dire, chaque jour, en gardant un œil sur les enfants qui trouvent toujours de quoi s’occuper quitte à refaire le même jeu, des mois durant.
Des souvenirs qui reviennent, l’envie de partir d’un tel endroit le plus vite possible. L’envie d’apprendre des tas de choses pour devenir autre chose qu’un des éléments immuables du quartier. Ne pas devenir à mon tour une de ces mères du quartier. Ne plus entendre que ma façon de m’habiller, mes erreurs de langage (« çui-là qui » - qui revient dans ma bouche ici), même mon goûter, bref que tout ce qui faisait de moi un membre de mon quartier, était facilement identifiable et, par là même, indésirable pour ceux qui habitaient une « maison ».
Alors, mes parents font tout ce qu’ils peuvent pour que je devienne quelqu’un d’autre. Déménagement dans une maison à mes 12 ans. La fameuse « maison »… Des études en fonction de mon avenir. Des choix dans mon orientation, qui m’ouvrent les portes d’un grand lycée du centre. Des études littéraires, ça fait toujours « classe » sur un CV… L’université. Un concours de prof (et jubilation de ma mère à le dire à ses anciennes copines du quartier). Avenir blindé a priori.
Sauf que.
A part un ou deux ans à enseigner dans la campagne, je suis en face de la population que je tente de fuir – ou du moins en ai-je l’impression –, depuis presque vingt ans. Des collèges classés ZEP, des lycées techniques, un établissement spécialisé maintenant.
Jamais de lycée « centre-ville », jamais de section genre 1ère S, ni de 1ère littéraire d’ailleurs…
Il n’y a rien à faire. Nous sommes au mois d’août, pas d’obligation professionnelle et pourtant… je suis encore au beau milieu d’un putain de « quartier » ! Je ne peux pas faire autrement. Comme si c’était plus fort que moi. Comme si j’avais besoin d’y être, alors que je ne vis plus, depuis très longtemps, dans le mien. Certes, je n’y suis que pour quelques semaines ; certes, ce n’est pas dans mon pays. Mais, au bout du compte, ça revient au même.

Et ces petites filles polonaises, qu’est-ce qu’elles peuvent bien penser ?
Souhaitent-elles rester là, y grandir et devenir à leur tour, quand ce sera le moment, ces jeunes femmes qui craqueront pour le « rebelle » du coin, à devenir ces femmes qui se retrouveront dans les squares l’après-midi, avec leur marmaille, à se plaindre du coût de la vie, à exprimer leur impossibilité d’élever leurs enfants correctement dans le droit chemin ?…
Ou rêvent-elles d’un ailleurs qui leur montrera autre chose, une autre vie ; espèrent-elles fuir cet endroit le plus vite possible pour devenir quelqu’un d’autre, pour intégrer un autre « groupe » ? Et à quel « groupe » veulent-elles appartenir ?

Ce sont les Gaspard, dans ce quartier, comme sûrement dans les tous autres précédemment, qui amènent ces questions. Leur apprentissage au fil des jours nous ramène à nous-mêmes et à ce que nous voulons donner à voir. Tout comme le petit mot dans la boîte vide le premier jour : « j’aimerais devenir comme celui qu’un autre a été un jour ». Mais qui est-il, cet « autre » ? Et pourquoi vouloir devenir un « autre » ?